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Femmes en Lutte 93

Collectif Féministe du 93 : Sortons de l'ombre et vivons libres !

Témoignage de Lia, 43 ans, Saint-Ouen, enseignante

Témoignage de Lia, 43 ans, Saint-Ouen, enseignante

Coronavirus, Crise sanitaire, Répression :

APPEL AUX TÉMOIGNAGES DES

FEMMES DES QUARTIERS POPULAIRES !

Lia a 43 ans et est enseignante. Elle travaille et habite à Saint-Ouen. Avec sa compagne, elles sont mamans d'une petite fille.

Dans son témoignage, Lia dénonce la mascarade de la pré-reprise à l'école et son inhumanité pour les enfants, le grand n'importe quoi du télétravail, la politique du "démerdez-vous" du gouvernement, le racisme anti-asiatique et sa peur pour les siens. Elle exprime son pessimisme pour la suite face au travail de casse du gouvernement, au manque d'unité dans notre camp. Mais elle garde espoir de changer la société pour sa fille.

LA MASCARADE DE LA PRÉ-REPRISE

C’est de la pédagogie carcérale. Ils vont nous donner une prime de maton. Humainement, ça va à l’encontre de ce qu’on enseigne.

Lundi, on a eu la confirmation qu’on aurait 26 élèves en classe (26 pour toute l’école), deux jours par semaine. 80% de ces élèves n’ont pas de difficulté scolaire ni de besoin pédagogique. Les prioritaires ne sont pas ceux qui en ont besoin. Il faut arrêter de dire que c’est pour éviter les écarts entre les enfants. Le télé travail a accentué les différences, mais c’était déjà le cas avant. Là, on fait du gardiennage d’enfants pour les professions prioritaires. C’est une étude géante, pas une classe.

La sélection des élèves, c’est d’abord les enfants avec des parents aux métiers « prioritaires » (fonctionnaires, les profs, agents communaux etc.). Les métiers de la santé je comprends la priorité, mais les flics… Ensuite, on a les enfants dont les familles sont en difficultés sociales (au 115 ou sans abri). Et ensuite, les enfants qui ont des difficultés scolaires.

 

Il faut aussi garder des places pour les enfants dont les parents sont prioritaires, mais qui n’ont pas voulu renvoyer leurs enfants à l’école. Au cas où ils en aient besoin. Donc il y a moins de places pour les enfants en grande difficulté et en grande précarité.

 

Après avoir blindé les classes avec les enfants des professions prioritaires, il restait 18 places soit 1 élève par classe. On a dû choisir l’élève le plus en difficulté. Dans ma classe, 4 élèves voulaient revenir. J’ai dû faire un choix : un élève dont le père travaille de nuit et la mère de jour, et qui n’arrive pas à suivre.

 

C’est de la pédagogie carcérale. Ils vont nous donner une prime de maton. Humainement, ça va à l’encontre de ce qu’on enseigne.

L’EXPOSITION AU VIRUS

Je suis enseignante de CP : tu ne peux pas travailler à plus d’un mètre des élèves. Une AVS, avec qui j’ai travaillé la dernière semaine avant le confinement, a le Covid-19 aujourd’hui. Tous les enfants ont fait lecture individuelle avec elle aussi.

Je m’expose une fois par semaine pour aller donner le travail sur papier aux élèves qui n’ont pas le matériel informatique. L’inspection m’a fait une autorisation de sortie officielle à compter du 17 mars.

La démarche est d’aller imprimer les documents à « l’école de garde » de la ville et d’y donner rendez-vous aux parents. Sachant que ces mêmes parents sont ceux qui ne peuvent pas imprimer d’autorisation de sortie, c’est totalement débile. Les risques pour eux, c’est une amende et l’exposition au Covid-19.

 

Du coup, pour le moment, je leur imprime de chez moi les documents et quelques autorisations de sorties, car ils me disent devoir les copier à la main, et je les leur transmets en voiture en bas de chez eux. Mais ça ne pourra pas durer 5 semaines.

 

J’ai été exposé au virus avant le confinement. Je suis enseignante de CP : tu ne peux pas travailler à plus d’un mètre des élèves. Une AVS, avec qui j’ai travaillé la dernière semaine avant le confinement, a le Covid-19 aujourd’hui. Tous les enfants ont fait lecture individuelle avec elle aussi. Donc, il y a des potentiels de transmission énorme au sein des familles.

LE TÉLÉTRAVAIL

J’ai travaillé dans la chambre. Mon bureau, c’était un carton de couche Pampers pour pouvoir bosser avec l’ordinateur et le téléphone.

On nous a annoncé du jour au lendemain la fermeture des écoles : le jeudi pour le lundi. En catastrophe, on a dû improviser un programme pour une semaine avec les collègues. Le vendredi soir, on a donné aux enfants leurs affaires. On pensait que ça allait durer une semaine ou deux.

 

Le lundi, on nous a parlé du télétravail avec une classe virtuelle par le CNED. Eux aussi, ils étaient dépassés. C’était leur programme habituel de CP : un programme pas du tout adapté au confinement, hyper costaud, de 6 à 8 heures par jour (cours pour des journées normales en classe normale). Il fallait aussi utiliser des manuels numériques qu’on ne connaissait pas. C’était impossible d’utiliser ces outils. Avec mes collègues, on a choisi de s’adapter et de donner la priorité à la lecture et la numération. On a fait une programmation par semaine pour les enfants.

 

Les classes virtuelles du CNED ne fonctionnaient pas : problèmes de connexion, outil pas adapté etc. J’ai dû passer par WhatsApp pour faire classe avec des groupes de 3 élèves. Au début, je faisais des séances d’une demi-heure : 2h par jour. Ma fille était à la maison et je ne pouvais pas la laisser toute la journée à ma compagne. Peu à peu, j’ai dû amplifier les séances à 45mn, soit 3h par jour. Maintenant, c’est 1h par séance soit 4h par jour. 4h c’est épuisant. Sur 1h, on a à chaque fois 15mn de problèmes informatiques. C’est du grand n’importe quoi. Et il y a les heures de préparation tout le weekend et le mercredi soir, assurer le lien avec les parents, apporter les documents aux parents qui n’ont pas d’imprimante…

 

On nous dit qu’il ne faut pas avancer dans le programme, que l’école s’est arrêtée au mois de mars, qu’il faut faire des révisions. Mais au niveau de la lecture, avec mes collègues, on s’est dit qu’il fallait que les élèves avancent quand même. C’est compliqué mais ils arrivent à suivre. Sauf un de mes élèves qui régresse, car il n’a pas un bon accès à l’informatique.

 

Ce ne sont pas des conditions pour bosser. Les parents sont à côté. Tu rentres dans la vie des gens. Il y a des familles où les enfants ont un petit bureau, et d’autres qui sont sur le lit superposé avec les cousins, les frères et les sœurs à côté. Parfois, c’est dans la cuisine avec maman. C’est dur pour les parents, et c’est dur pour eux de s’improviser prof. Tu sens que certains tiennent le coup et d’autres non. C’est ceux que tu soupçonnes le moins qui arrivent le moins à travailler.

 

J’ai été confiné avec ma fille d’un an et demi, ma femme et mes deux belles-sœurs. Il a fallu gérer pour ma fille et gérer l’espace à plusieurs. J’ai travaillé dans la chambre. Mon bureau, c’était un carton de couche Pampers pour pouvoir bosser avec l’ordinateur et le téléphone. Je travaillais assise sur le lit, donc au bout d’un moment tu as mal au dos. Tu entends ta fille qui pleure car elle veut te voir. Pour ma compagne, 4h c’est long. On a fait 2h de classe le matin et 2h l’après-midi pour pouvoir souffler.

 

Tu te démerdes. Tu trouves la solution par toi-même. La classe virtuelle ne marche pas. Le programme à la télé n’est pas adapté. Il est trop avancé. Tu crées toi-même tes outils. Tu dois apprendre à communiquer avec les parents par ordinateur. C’est nouveau de leur envoyer des mails. Tu as aussi un rôle administratif : la directrice envoie les documents et on doit gérer avec les parents. On est l’interface où on se prend tous les coups.

 

8 collègues ont repris sur 18. Une a refusé pour des raisons de santé. Les autres refusent par rapport aux conditions. C’est un positionnement politique, mais l’opposition n’est pas très ferme.

 

Pour les enfants handicapés, c’est compliqué. Sans AVS, ils ne peuvent pas revenir. Et il faut que ce soit possible pour eux de respecter les mesures barrières. Leur suivi pédagogique est catastrophique.

LA GARDE D’ENFANT 

Si tu as des enfants en élémentaire, tu dois te débrouiller pour venir travailler. (...) Tu es obligé d’exposer ton enfant au virus.

J’ai une autorisation de prolongement du télé travail, à renouveler toutes les semaines. J’ai accès à la crèche de garde, mais la directrice conseille d’attendre septembre si possible. En crèche, les gestes barrières sont impossibles.

 

Comme ma compagne n’a pas eu le droit d’être inscrite sur le livret de famille, je suis considérée comme mère isolée donc ça joue. Ma compagne n’a pas d’autorité reconnue par l’État sur notre fille, donc ce n’est pas possible pour eux de faire jouer cette carte. Il y a une tolérance pour la garde d’enfant jusqu’en juin.

 

Mais la garde d’enfants n’est acceptée que si tu as des enfants petits, qui ne sont pas encore à l’école ou qui sont dans les petites sections. Si tu as des enfants en élémentaire, tu dois te débrouiller pour venir travailler. Tu peux même emmener ton enfant dans ton école, si tu as l’accord de l’inspectrice. Avant c’était interdit pour des questions d’assurance. Tu es coincé. Tu es obligé d’exposer ton enfant au virus.

 

L’inspectrice dit qu’elle comprend qu’on veuille garder nos enfants chez nous, mais qu’aux yeux de la DRH ce n’est pas acceptable. Si tu ne veux pas, tu risques un retrait sur salaire.

LE RACISME ANTI-ASIATIQUE

(...) on a toujours peur que les parents soient moins bien soignés que les blancs. Ils sont toujours moins bien traités. Le racisme ne s’arrête pas aux portes des hôpitaux.

Au début de l’épidémie, les gens parlaient beaucoup pour dire des conneries sur l’origine de cette épidémie et commençaient à avoir une attitude méfiante (je suis asiatique). Un dimanche, j’ai fait une blague et j’ai dit à ma fille de 15 mois : « Viens, on va au parc faire peur aux gens ! ». C’est ce qu’on appelle « rire jaune ».

Le racisme anti-asiatique a évolué avec la maladie. Au début, c’était un racisme antichinois avec le complot USA - Chine. Vu le nombre de morts aux USA, on a compris que ce n’était pas Trump le responsable. Je crois que la population asiatique est maintenant moins stigmatisée, mais le confinement ne permet pas un vrai bilan.

 

Mes parents, dès le début, ont eu peur de la maladie. Ils écoutent les informations de notre communauté Hmong aux États-Unis. Ils étaient inquiets et attentifs depuis janvier. Ils vivent à la campagne, et les petits enfants ne vont plus les voir pour éviter les risques de contamination.

 

En dehors du COVID, effectivement, on a toujours peur que les parents soient moins bien soignés que les blancs. Ils sont toujours moins bien traités. Le racisme ne s’arrête pas aux portes des hôpitaux.

 

Avant, je me moquais de l’instinct de survie de ma mère mais elle avait raison : elle n’est pas autant respectée que les blancs, elle n’a pas les mêmes droits. A l’hôpital, elle râle tout le temps. Les infirmières la détestent. C’est son instinct de survie. Elle dit : « ils pensent que je ne comprends rien car je ne maîtrise pas le français ». Elle a l’expérience de sa vie en France.

 

À ma compagne et moi, ma mère nous a dit : « vous n’auriez pas été 2 femmes racisées, ils vous auraient mieux traité à la maternité. Vous n’auriez pas attendu 4 heures en salle de travail sans qu’on vous montre comment allaiter votre bébé nouveau-né ».

LE CONFINEMENT

Les premières semaines du confinement, j’allais plutôt bien alors que pour ma compagne et ses sœurs c’était difficile. Le télé travail rythmait mes journées. Déjà, avant, je ne sortais plus beaucoup depuis un moment. C’est peut-être un peu inquiétant aussi. J’ai eu une prise de conscience que j’étais coupée socialement. Ça m’a forcée à me dire qu’il fallait que je retrouve une vie sociale. Tout ne peut pas être tourné autour du travail et de ma fille.

 

Pendant le confinement, j’ai été contente de voir grandir ma fille. Les deux premières semaines, je ne suis pas sortie du tout. Je suis sortie la première fois pour accompagner ma fille dans la cour pour qu’elle puisse respirer. C’est pour elle les sorties. Ça ne me manquait pas.

LA SUITE

Même face à des milliers de morts, face au problème des hôpitaux, ils vont continuer et apaiser les gens avec des primes. Alors que les responsables c’est eux.

J’espère qu’ils vont se rendre compte que ce n’est pas vivable pour les enfants. Ce n’est pas de l’école : c’est une garderie carcérale. Ce n’est pas notre métier. L’école ce n’est pas ça. Là, on sacrifie les enfants pour la reprise de l’économie. C’est une génération qui aura connu ça.

 

Ils vont devoir se rendre compte qu’humainement, ce retour en classe ce n’est pas possible pour les enfants. Il n’y a pas de vrai suivi. Ce n’est pas mieux que le télé travail. Les enfants ne peuvent pas voir leurs copains, manger avec eux, jouer avec eux. Ce n’est pas humain.

 

Ou alors, ce sera l’opportunisme : enlever les gestes barrières et faire un retour à la normale, sans penser à la sécurité sanitaire. En tout cas, la situation doit évoluer car les parents et les enfants ne tiendront pas. J’attends de voir et je vais continuer à demander à ne pas être présente en classe, même si j’aimerais bien retrouver mes élèves.

 

Je ne crois pas qu’il y aura un avant et un après. Le gouvernement va tout faire pour que ça redevienne comme avant. Avant l’épidémie, ils n’avaient rien voulu entendre au problème des hôpitaux qui sonnaient la sonnette d’alarme. En pleine crise COVID, on voit que les soignants avaient raison. Mais pour le gouvernement, la solution c’est les primes et pas de revoir le système hospitalier. Une prime pour les bons soldats.

 

Je suis assez pessimiste. Même face à des milliers de morts, face au problème des hôpitaux, ils vont continuer et apaiser les gens avec des primes. Alors que les responsables c’est eux. Ils donnent juste des miettes pour calmer. Après l’épidémie, le focus ne sera plus sur les hôpitaux. Pour l’école, on demande du matériel et des formations informatiques depuis des années. On n’en aura pas, malgré le télétravail. Ils vont juste continuer là où ils se sont arrêtés le 15 mars, en donnant des médailles. Mais je suis toujours pour qu’on fasse des manifs et qu’on se retrouve.

Ça met vraiment en relief qu’il y a une partie de la population qu’on sacrifie. Ça met à nu les injustices dans cette société.

Ils détricotent les acquis sociaux et notre génération n’a pas conscience que tous nos acquis ont été obtenus par des luttes, des grèves et des morts. Le programme d’histoire de l’éducation nationale est responsable. Il n’y a plus cet esprit de lutte collective. C’est l’individualisme. Ils ont réussi à intégrer que tu peux y arriver si tu le veux, et que si tu es dans la merde, c’est de ta faute.

 

Ma nièce soignante est en colère contre les applaudissements à 20h mais aussi contre la prime de solidarité quand tu es au RSA. Ça me fend le cœur cette division. Les gens sont au bout du rouleau, et le réflexe c’est de taper sur les plus pauvres. Je ne sais pas si on va y arriver. C’est les petits travailleurs contre les chômeurs.

 

Il y aura des primes mais pas de revalorisation à long terme. On s’est rendu compte que l’État comptait sur le « débrouillez-vous » (coudre les masques nous-mêmes etc.). On a des amendes si on sort sans autorisation, mais pour nous protéger nous c’est « débrouille-toi ». L’État ne comprend pas pourquoi tu as besoin de sortir, que tu n’as pas d’imprimante, pas de papier.

 

Ça met vraiment en relief qu’il y a une partie de la population qu’on sacrifie. Ça met à nu les injustices dans cette société. Il y a des sursauts de solidarité. Les parents d’élèves se sont organisés pour faire des collectes, mais ça reste très limité. On fait mais après voilà… C’est un peu la mentalité les bons précaires et les mauvais précaires, comme ce qu’on entend sur les mauvais et les bons immigrés. Ceux qui respectent les règles et ceux qui ne veulent pas.

 

La vérité, c’est que le mode de fonctionnement survie ne colle pas avec le mode de la société française. Quand tu survis, tu ne peux pas prévoir sur le long terme. Tu as d’autres soucis. Pour les immigrés, les précaires, le dilemme c’est entre gagner ta vie et être exposé au virus et risquer de mourir.

 

Je suis obligée de garder espoir car j’ai une petite fille. Je dois changer le monde pour elle.

Nombre de femmes dans mon école :

18 enseignants : 15 femmes et 3 hommes

95% femmes dans les agents (1 homme en cuisine et le chef)

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